Une rue couverte de rosée à Cadix, c’est l’heure de l’aube, il n’y a guère de passants. C’est une promenade d’environ quinze minutes, en traversant la rue Sagasta jusqu’à la place de la Liberté, où je commanderai le premier café du jour, devant un comptoir avec des serviettes en papier. Un autre moment : l’aube se lève encore, nous nous trouvons à Oberlech, il fait froid, l’hiver est déjà bien installé, j’allume la cheminée avec des bûches de hêtre, je prépare le café, la brume s’éveille sur les collines de Rüfikopf et de l’Omeshorn, je sors sur la terrasse, à cause du bruit (c’est un écho de feuilles sèches) de pas qui craquent sur la neige : c’est un chien qui marche aux côtés de son humain.
La mémoire —qui voyage aussi— me ramène maintenant jusqu’à Minorque, c’est l’heure du repas, nous sommes assis autour d’une table, collée aux rambardes qui donnent sur la cala Alcaufar. Les heures passent lentement à l’ombre de l’un de ses parasols; sur la nappe blanche il y a deux verres de vin, Laura illustre la scène devant nous: bateaux de pêche, trois femmes appuyées sur leurs chaises de plage, des plates-formes d’où observer sans hâte le vert infini. Une baignade peu après, la sieste sur la roche humide, nous sombrons —à travers le temps— dans une agréable torpeur, jusqu’à des jardins que je tarde à reconnaître, mais que je reconnais.
Me réveillent les chants de l’adhan depuis une mosquée de la médina, nous marchons à travers un jardin prégné d’orangers, de citronniers, de jacarandas, de palmiers et d’oliviers : Arsat al-Mamoun. Ces arômes (cedre, dattes, fleur d’oranger et peau d’orange) s’accrochent à la peau et à la matière dont sont faits les souvenirs. De quelle matière seront faits les souvenirs ? Des connexions entre neurones, il n’existe pas de tiroir où ils seraient rangés, ce sont plutôt une traversée infinie, cette marque porte même un nom: engramme. L’empreinte physique qu’une expérience laisse. Le plus fascinant de la mémoire est qu’elle exige le présent: les neurocientifiques Karim Nader et Joseph LeDoux ont démontré que chaque fois que nous récupérons un souvenir, celui-ci redevient fragile et doit être reconsolidé, refabriqué. C’est pourquoi se souvenir, c’est réécrire. J’aime ce message: si tu t’en souviens, il ne s’éteindra pas.
Dernière étape, le soir tombe parmi les bouleaux d’une forêt luxuriante dans les Midlands irlandais, au pied des Slieve Bloom, l’endroit est un rêve. Mais d’abord, une confession : récemment —un an, deux tout au plus— ma relation avec le voyage est compliquée. Il m’épuise mais me calme, me traverse, me complète mais aussi me vide, me laisse épuisé. Je pense que David (Moralejo) voyage pour se cacher, Laura sans doute voyage à la recherche de l’émerveillement. Lorsque Lady Kildare a découvert cet endroit, elle a écrit une lettre : « Yesterday I saw a most delightful place indeed, much beyond any place I have seen in Ireland ». Je suis sûr que cette vision — que nous contemplons en ce même instant, presque trois siècles plus tard — l’a accompagnée jusqu’à la fin de ses jours, comme il en sera pour moi. Peut-être que c’est tout simplement cela : voyager à la recherche de la beauté. La beauté comme quelque chose d’intangible qui ne peut mourir parce qu’elle restera gravée dans la mémoire; me remplir les poches et le cœur d’émotion, garder de belles choses pour quand viendront les jours difficiles. Ils arrivent toujours.