Aux origines d’un savoir ambulant
Elles venaient de Cerdagne, côté Catalogne sud, et portaient un savoir aussi ancien que les montagnes. Face à la pénurie de liquidités, ces femmes ont fait de la cueillette un métier. Au XVIIIe siècle, la vie rurale oscillait entre dons, troc et entraide, laissant peu d’espace pour régler les impôts. Alors, les trementinaires ont quitté la ferme et pris la route, silhouettes voûtées sous des sacs gonflés plaqués au corps. Leur nom vient de la térébenthine, essence tirée des résineux qu’elles savaient préparer avec une habileté rare.
Routes, ballots et économie de survie
Sur des chemins de poussière, elles parcouraient vallées et cols, du Conflent jusqu’à Barcelone. Elles vendaient des plantes sèches, des bouquets odorants, des macérats huileux, tout ce que la nature consentait à offrir. Leurs pas ponctuaient une économie informelle, qui vivait de dons, d’échanges et de confiance. « À ce moment-là, l’économie de ce territoire était très informelle, fonctionnait beaucoup avec des dons, des échanges », rappelait Ingrid Foley, passeuse de ce patrimoine herboriste.
Les gestes de la cueillette
Elles connaissaient le rythme des saisons, la juste heure pour pincer une sommité fleurie, l’art de sécher sans perdre le parfum. Thym, sarriette et origan composaient des bouquets vivants, à la fois remèdes et provisions pour les tables modestes. L’été était dédié à la cueillette, au tri, au séchage, puis venait le temps des voyages quand la ferme s’apaisait.
- Thym pour la tisanerie digestive et le souffle hivernal
- Sarriette contre la lenteur des digestions et la fatigue nerveuse
- Origan pour ses puissantes essences et ses usages culinaires
- Résines de pins pour l’onguent à la térébenthine aux vertus antiseptiques
Chaque plante avait son heure de lune, son terroir de prédilection, son mode de coupe pour préserver l’année suivante. Le panier disait la forêt, la crête, la ravine, un atlas de senteurs appris par cœur.
Une transmission au féminin
Ce savoir suivait des lignées féminines, tressé entre grands-mères et petites-filles. Tandis que les mères gardaient les plus jeunes, des duos prenaient la route, gage de moralité et de sécurité. « Souvent ce sont les aïeules qui partaient avec les enfants, deux par deux, pour apprendre les traces et les haltes. » On partait avant Noël, on repartait après, quand les travaux des champs se faisaient moins pressants. La mémoire se transmettait au pas lent, par gestes répétés, corrections discrètes et mille anecdotes.
De la résine aux remèdes
Au cœur de leur répertoire, l’essence de térébenthine, tirée des pins résineux, soignait plaies, rhumatismes et poitrines encombrées. On en faisait des baumes odorants, que l’on appliquait avec prudence et savoir-faire. Les trementinaires maîtrisaient la puissance des huiles et la fragilité des dosages, là où l’erreur pouvait devenir dangereuse. Leur panier valait pharmaco–pée, un laboratoire ambulant sans vitrine ni diplôme.
Commerce, langage et dignité
Vendeuses et négociantes, elles savaient parler aux clients, fixer les prix sans braquer la bourse des pauvres. Elles échangeaient contre des fromages, des œufs, parfois une pièce rare, parfois un simple merci. Ce commerce préservait la dignité des foyers tout en assurant l’essentiel, de quoi chauffer, nourrir et réparer. Sans tribunal ni contrat, la réputation faisait loi, et la loyauté valait signature.
Cartographie d’une culture
Leur monde formait une géographie de haltes, de granges amies, d’auberges où sécher les jupes trempées. Chaque village avait sa cliente, chaque veillée sa demande de hérisson contre toux ou de vapeurs pour calmer. À mesure que la médecine savante s’installait, elles s’adaptaient, passant du remède à l’aromate, de l’emplâtre au bouquet décoratif. Ainsi se tissa une culture de frontière, entre usage et poésie, entre besoin et plaisir.
Déclin et rémanences
La dernière trementinaire a cessé dans les années 1980, quand les routes se sont faites plus rapides et les pharmacies plus proches. Pourtant, l’empreinte demeure dans les paysages, les récits, les procédés que relèvent aujourd’hui ateliers et balades. En Conflent, une association de six femmes mutualise ses outils pour transformer les plantes aromatiques et médicinales, perpétuant une économie locale et solidaire. Les journées du Matrimoine donnent voix à cet héritage, entre conférences et pratiques, pour renouer avec la part invisible des femmes.
Ce que leur pas nous apprend
Elles nous laissent une éthique du terrain, attentive à la ressource, patiente face au temps. Cueillir, c’est regarder la terre, comprendre son souffle, ne prélever que ce que la plante peut donner. C’est aussi l’art de faire lien, de passer de main en main des connaissances qui ne s’écrivent pas, mais se partagent. Dans un monde pressé, leur lenteur devient boussole, rappelant que la valeur d’un geste tient à sa justesse et à sa mémoire.
Une tradition qui inspire encore
Aujourd’hui, herboristes, botanistes et cueilleuses réinventent ces gestes avec rigueur écologique. On parle de quotas, de lieux à laisser en jachère, de retours à la plante entière plutôt qu’à l’extrait isolé. Les trementinaires auraient reconnu cet équilibre entre science et intuition, entre mesure et émerveillement. Leur histoire murmure que l’on peut faire commerce sans perdre la boussole, et voyager loin sans quitter le fil des montagnes.