Image placeholder

On accuse lʼItalie de tout verrouiller alors que la France lʼavait fait bien avant sans le dire

Il y a des moments où le débat public se cabre, où les mots “ouverture” et “protection” cessent d’être des abstractions pour devenir des choix politiques. Dans ce climat, on pointe l’Italie du doigt, accusée de tout verrouiller, alors que la France a, depuis des années, raffermi ses digues sans tambour. Le contraste tient moins à la substance qu’au style: Rome agit frontalement, Paris procède par circulaires, seuils, décrets et comités.

Ce n’est pas qu’une querelle sémantique, c’est une manière de définir le périmètre de la souveraineté européenne à l’ère des dépendances stratégiques. Et, plus discrètement qu’on ne le dit, la France a balisé ce terrain bien avant.

Le procès fait à Rome

On reproche au gouvernement italien un réflexe de fermeture: contrôle des investissements étrangers via la “Golden Power”, interventions dans des dossiers sensibles (semi-conducteurs, télécoms, cybersécurité), soupçon de protection des champions nationaux. “Ce n’est pas du repli, c’est de la prudence”, défend un industriel milanais.

Il est vrai que l’Italie a musclé ses outils depuis 2019, bloquant ou conditionnant certaines prises de participation étrangères, notamment quand la technologie ou les données sont en jeu. Le ton est assumé, parfois rugueux, et la communication politique accentue l’effet de verrou.

Mais ce que l’on appelle “verrouillage” à Rome ressemble souvent à ce que l’on baptise “souveraineté” à Paris. La différence se voit au micro, pas toujours dans le Journal officiel.

Paris, l’art de la fermeture feutrée

La France a durci son contrôle des investissements étrangers depuis plus d’une décennie. Le fameux “décret Montebourg” de 2014 a étendu la liste des secteurs protégés (énergie, eau, transports, santé, télécoms). La loi PACTE a ensuite ajouté l’IA, l’espace, les semi-conducteurs et la cybersécurité à la surveillance.

Pendant la pandémie, le seuil de déclenchement a été abaissé pour les sociétés cotées, et ces garde-fous ont été prolongés. Dans le même mouvement, l’État a renforcé sa présence dans certaines entreprises stratégiques, tout en promouvant un “cloud de confiance” et des normes de sécurité qui, de fait, ferment la porte à des fournisseurs non conformes.

Ajoutez des contrôles aux frontières intérieures de Schengen, réactivés pour raisons de sécurité puis maintenus dans la durée, et vous obtenez une architecture de fermeture discrète, plus procédurale que spectaculaire.

Même boîte à outils, styles opposés

Sur le fond, Italie et France partagent la même boîte à outils: filtrage des IDE, clauses de sécurité nationale, intervention actionnariale, normes techniques. La divergence tient au rythme, au récit et aux symboles.

“Verrouiller n’est pas un gros mot quand la chaîne de valeur est fragile”, souffle un haut fonctionnaire. En France, on préfère parler de “protéger ce qui compte”, en Italie d’“affirmer ce qui nous revient”. Même boussole, boussole différente.

Ce que “verrouiller” recouvre vraiment

  • Le capital: contrôle des acquisitions étrangères dans les secteurs jugés stratégiques, avec conditions, veto ou cessions partielles.
  • La donnée: exigences de localisation, standards de certification et exigences de confiance dans le cloud.
  • Les frontières: contrôles prolongés et dispositifs contre les ingérences ou trafics.
  • Les marchés publics: clauses de sécurité, préférences technologiques et exigences de traçabilité.

Pourquoi ça revient maintenant

Trois aiguillons poussent à la fermeture relative: la compétition systémique entre blocs, la militarisation des chaînes d’approvisionnement, et la course aux subventions. L’Inflation Reduction Act, les restrictions technologiques, la guerre en Ukraine et la crise énergétique ont déplacé la frontière entre ouverture et prudence.

Dans ce contexte, l’Italie assume sa posture, la France la formalise, et l’Europe tente de coordonner via son mécanisme de filtrage des IDE et ses instruments anti-coercition. “La naïveté stratégique est un luxe qu’on n’a plus”, lâche un banquier sectoriel.

La question démocratique

Faut-il davantage de transparence quand l’État s’immisce dans le capital ou la tech? Oui, car l’exception temporaire aime durer. Rapports publics, contrôle parlementaire, clauses de revoyure: ces garde-fous évitent que la logique de crise ne devienne une habitude.

Autre enjeu: la sécurité ne doit pas étrangler l’innovation. Une régulation lisible, des délais prévisibles, des critères de proportionnalité et des voies de recours gardent l’équilibre entre attractivité et protection.

Moins de posture, plus d’architecture

Quand on compare Rome et Paris, on voit moins un différend de principe qu’un écart de narration. L’essentiel est ailleurs: bâtir une architecture européenne cohérente, éviter les trous dans la raquette, et mutualiser là où la taille compte (chips, batteries, défense).

La bonne ligne? Filtrer sans s’enfermer, coopérer sans se diluer, et investir assez pour que “protéger” ne rime pas avec déclasser. À ce jeu, la France a pris de l’avance silencieuse, l’Italie la rattrape en parlant fort. L’important, désormais, est que l’Europe parle d’une seule voix, et que cette voix sache encore dire oui quand le non est devenu plus simple.

Pierre Le Blanc

Pierre Le Blanc

Je suis Pierre Le Blanc, passionné de voyage, de nature et de découvertes locales. À travers Tourisme Le Blanc, je partage ma vision d’un tourisme authentique et respectueux. J’aime raconter les lieux, les gens et les émotions qui rendent chaque destination unique.