Jessica Astier présente son triomphal spectacle en solo au Théâtre de la Cité à Nice, offrant aux femmes d’autrefois la voix pour s’exprimer.
Il existe des interprètes qui jouent un rôle, et puis il y a des interprètes qui le deviennent. Jessica Astier appartient résolument à la seconde catégorie. Dans Du Domaine des Murmures, elle incarne Esclarmonde, une noble du XIIe siècle, pendant soixante-quinze minutes sans interruption, seule sur scène, sans ensemble, sans filet de sécurité. Elle a également écrit l’adaptation du roman éponyme primé de Carole Martinez, et le 8 mars, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, elle ramène Esclarmonde au Théâtre de la Cité à Nice – la scène où commence son ascension en tant qu’artiste.
L’histoire que Jessica Astier a choisie de raconter sur scène est intemporelle. Dépeinte dans des temps révolus, elle demeure aussi pertinente aujourd’hui qu’elle ne l’était en 1187, lorsque, le jour de son mariage, Esclarmonde regarde l’homme que son père a choisi pour elle et répond non. Elle demande alors à être murée dans une cellule pour le reste de sa vie. Le mur était censé être une punition. Il s’est avéré être une chaire.
The cell in question is a real historical institution. Medieval recluses, almost always women, were voluntarily enclosed in small chambers adjoining churches, fed through a narrow window, and expected to pray in perpetuity. What the Church intended as an act of pious withdrawal became, in practice, something far more interesting. Cut off from the politics and obligations of the world outside, these women became confessors, counsellors and moral authorities. People travelled considerable distances to speak to them through that window.
La cellule en question est une véritable institution historique. Les recluses médiévales, presque toujours des femmes, étaient volontairement enfermées dans de petites chambres adjacentes aux églises, nourries par une fenêtre étroite et censées prier à perpétuité. Ce que l’Église avait envisagé comme un acte de retrait pieux devint, dans les faits, quelque chose de bien plus intéressant. Privées des enjeux politiques et des obligations du monde extérieur, ces femmes devinrent confesseuses, conseillères et autorités morales. Des personnes parcouraient d’importantes distances pour leur parler par cette fenêtre.
Depuis l’intérieur de sa cellule de pierre, Esclarmonde fait exactement cela : elle écoute les confessions des croisés se préparant pour la Terre Sainte, guide les pèlerins, apaise les affligés, et, peu à peu, infléchit la volonté de son propre père, qui pensait s’être débarrassé d’un problème pour découvrir qu’il en a en réalité créé un oracle.
Mais Esclarmonde n’est pas seule dans ces murs, comme le révèle un passage du texte :
« Les murs se brouillent d’un flot de murmures, l’écran de pierre se fend et s’ouvre sur un ailleurs grouillant, et nous acceptons de tomber dans l’abîme, d’en extraire les voix liquides des femmes oubliées qui nous entourent. Le Domaine des Murmures ne se construit pas tant en pierre qu’en voix. »
— Esclamonde
Astier se tient sur cette scène en tant que porteuse de leur voix. Ce qui ressemble à une performance en solo est, sous cet éclairage, quelque chose de plus proche d’un chœur – et ce qui donne à Jounée de la Femme toute sa signification ici : une femme, porteuse de toutes les femmes.
Jessica Astier est l’une des artistes jeunes les plus polyvalentes qui travaillent dans la région aujourd’hui : actrice, peintre, graphiste et conceptrice de scénographies, avec un parcours qui va de Shakespeare à Brecht et des productions télévisuelles européennes. Thierry Surace, directeur du Théâtre de la Cité, a découvert et affiné son talent il y a des années. Son rôle dans le spectacle phare de la troupe maison Miranda, Dom Juan et les Clowns, dirigé par Irina Brook, est devenu l’étape-charnière de son parcours. Du Domaine des Murmures est sa première création en solo, et le saut qu’elle opère, passant d’une actrice d’ensemble à l’unique autrice de tous les aspects d’une production, est considérable. Le fait qu’elle ait obtenu un écho soutenu à travers la France en dit long sur l’artiste qu’elle est devenue.
Le directeur artistique William Mesguich apporte à cette production le genre d’autorité qui ne vient que d’avoir vécu au cœur de grands textes. Acteur formé au théâtre classique qui a incarné Hamlet, Macbeth et Richard III, et réalisateur dont la palette va de Hugo à Molière en passant par Lorca, il aborde Du Domaine des Murmures non pas comme une pièce d’époque à illustrer mais comme un argument vivant à développer.
Dans Esclarmonde, il a trouvé un personnage à la hauteur de ses ambitions, la plaçant dans une lignée délibérée : Olympe de Gouges, Jeanne d’Arc, Louise Michel, Marie-Madeleine. Ce que partagent ces femmes, c’est une intransigeance particulière, le refus de se rendre plus petites pour être tolérées, et le prix que chacune a dû payer pour cela. Esclarmonde est leur ancêtre médiéval, son histoire d’émancipation féminine sous la forme que son siècle a rendue disponible. Le fait qu’il ait également conçu l’éclairage est caractéristique — c’est un artiste qui pense des mondes entiers.
Une pièce située en 1187 pourrait facilement dériver vers une leçon d’histoire, mais cette histoire est résolument moderne. L’idée que l’autorité féminine est la plus tolérable lorsqu’elle est exercée discrètement, depuis les marges, par l’influence plutôt que par le pouvoir, s’est avérée remarquablement durable. Esclarmonde habite si complètement cette contrainte qu’elle se transforme autour d’elle, ce qui constitue un portrait plus honnête de la façon dont le changement se produit réellement que la plupart des tentatives théâtrales contemporaines.

Depuis sa première parisienne au Théâtre du Lucernaire au printemps 2024, la tournée a traversé le Festival OFF d’Avignon, Toulon et Monaco, où elle a clôturé toute la saison estivale au Fort Antoine. Cette vie itinérante soutenue sur les routes rend la date niçoise d’autant plus significative. C’est ici que Jessica Astier a trouvé sa voix sur scène pour la première fois. Le 8 mars, elle rentre chez elle.
INFORMATIONS POUR LES VISITEURS
Du Domaine des Murmures | Théâtre de la Cité, Nice
Dimanche 8 mars 2026 | 18h00
Entrée : 20 € / 15 € | Réservations en ligne
INFORMATIONS SUR LE LIEU
Théâtre de la Cité
3, rue Paganini
06000 Nice
Tél. : +33 (0)4 93 16 82 69